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Vous arrivez le matin avec vos idées, vos illusions, vos rêveries. Vous repartez avec une pesanteur. Ils portent nom : administrateurs. Et pourtant ce nom même nous trompe. On peut les appeler « cadres administratifs », d’ailleurs ne dit-on pas « les administratifs ». Gestionnaires, compte aussi. Ils apportent avec eux ce mauvais vent qui frigorifie du dedans. Ils promènent de grands sacs remplis de sable qu’ils déversent au-devant d’eux. Vos pieds, observez vos pieds comme ils se laissent ensevelir. Levez la jambe droite, puis la gauche, plus haut, car le niveau déjà vous attrape la cheville. Pendant ce temps, vos paroles cherchent de l’air, mais vos pieds ? Faire les deux est impossible. Parlez… vos pieds… parlez encore… attention, vous avez oublié vos pieds et le sable déjà monte au genou. Alors l’erreur ! L’erreur du débutant… mais il n’y a que des débutants face à ces hommes aux melons britanniques. Inquiets, voici que vous abordez la question de leurs sacs, que peut-être, il faudrait les refermer… à cause du sable. Et voilà, vos paroles ont perdu de l’air, elles pèsent à leur tour. Ne pas évoquer le sable… Il le faudrait. Je connais des personnes qui ont cette force. Au début…

Je voudrais bien que l’on me comprenne. Ils sont nécessaires, comme le bitume pour le pneumatique. Ils sont notre nécessité, nous les avons appelés de nos vœux et ils sont venus. Personnellement, j’ai de la compassion pour eux. Nous les avons faits à notre image, ainsi ils ne sont pas même une consistance. Ils sont notre reflet. Pauvres gens que nous avons faits, remplis d’air. Notre air, celui que nous leur avons insufflé dans la tête. Têtes vides. Ils fabriquent de la planification afin que nous n’ayons pas à nous en soucier. Et nous sommes bien contents nous autres, les rêveurs, les pieds dans le sable tout occupés avec ces maudites valises pleines de sable. Occupés à faire qu’on les referme. Le sable a cette force interne qui le fait s’étaler. Heureusement, dans un premier temps, il sort par la porte du bureau. Si vous avez pris soin de la laisser ouvert, naturellement. Sinon, il faudra compter votre temps avant la suffocation.

Ils sont notre dépression à venir. En nous, ils déposent la culpabilité de n’être que nous, humains, désespérément humains. Trop humains. Ils nous enlisent dans le réel, nous expliquent le plus gentiment du monde que nous faisons fausse route. Mais bon Dieu, fermez cette putain de valise… Nouvelle erreur, la haine ne sert à rien, puisque cette valise est la vôtre. Il n’y a dedans que le poids de votre espérance. Poids en sable.

Je ne vois guère de solution. Leur dire de rentrer chez eux ? Ils n’en ont pas, chez eux, c’est chez nous. Je vous le répète, nous les avons appelés, nous les avons fabriqués, ils sont notre monde.

Il faudrait changer le monde… mais c’est un autre rêve. Et les rêves… on les aspire… Il y a une différence avec le plagiaire, ou bien le voleur, copieurs en tous genres. Ces derniers, d’une certaine manière, rendent hommage à vos idées, à leur façon, je sais. Mais les aspirateurs… Les aspirateurs attrapent vos idées, vos rêves, vos émancipations pour les remiser avec la poussière. La poussière du temps. Et à la place, ils vous offrent un équivalent de leurs poids en sable…

Les administratifs n’ont qu’un défaut… ils ont raison puisqu’ils sont la justification de notre présence, nous les machineurs. Car il faut bien évoquer ces pauvres humains que nous sommes. L’administratif a son corollaire… La transformation de l’artisan en machineur… Même un mauvais artisan aura au moins cette satisfaction maniaque de machiner…

Mais que deviennent nos espérances, nos joies, notre bonheur ? Nous les avons troqués contre un chez-soi bien à nous, entourés des nôtres et nous gobons en famille… de belles histoires cinématographiques emplis de nos rêves… voici tout le poids du sable…

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