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La fable du saumon et du castor

En une rivière qui serpentait aux pieds des monts,

Là où se trouve la petite plaine du Trévin,

Un saumon avait pris l’habitude de narguer les pêcheurs.

Tôt dans le matin brumeux, ou bien à la tombée du soir,

Dans l’espoir de duper la bête, armés de leurs cannes,

A la surface du torrent, ils faisaient virevolter les mouches.

Aucun, jusqu’alors, n’avait réussi l’exploit de piéger le saumon.

L’animal épris de liberté n’avait que faire de ces imitations

Avec lesquelles l’homme tentait de troubler son esprit.

Le poisson plongeait dans les flots avec une rage joyeuse,

Remontait le courant, et par plaisir,

Se laissait emporter, dévalant cascades et rochers,

Ou bien encore, roulait dans la vague, et pour finir,

Se glissait subtilement sous le rocher pour surprendre le menu fretin.

Un jour de printemps,

 Une famille de castors vint s’installer.

Le chef de famille, habile constructeur,

S’en était allé d’un autre plan d’eau qu’il avait terminé d’aménager.

C’était justement de cela qu’il s’expliquait avec le saumon :

« Ne vous inquiétez de rien,

Rassura-t-il le poisson, qui justement ne l‘était pas,

Je m’occupe de tout,

Vaquez à vos occupations, virevoltez au fil de l’eau,

Profitez de la vie, de la nature en bourgeons,

L’eau est si claire, qu’on peut aisément, avec l’air, la confondre. »

En écoutant l’animal, le saumon s’amusa de découvrir un tel sérieux

Chez ce qui n’était, au final, qu’un simple entasseur de bois morts.

Il avait une façon de discourir avec  rigueur, expliquant plans et projets,

Jetant les certitudes à la pelle comme on eut distribué des friandises.

De son côté, le castor se voulait rassurant,

Mais il ne fut, pour le poisson, qu’une énigme de plus,

Qu la rangea avec celle des hommes qui se pressaient tout le long de la rive,

Pratiquant une drôle de science à coup de moulinets,

De bouchons flottants et de plombs raclant les fonds.

Le castor besogna avec sa ferveur habituelle, pendant que  le saumon,

Insouciant, s’amusait des nouveaux remous,

Qu’en amont on avait créé et qui faisaient de si jolis bruits,

Une façon de chansonnette fredonnée à l’ouïe fine du pêcheur aux aguets.

Le printemps touchait à sa fin, et l’été s’apprêtait à brûler les blés,

Mais hélas, la rivière n’avait déjà plus l’allant que, d’ordinaire,

Lui offraient les glaciers majestueux, dominant les monts lointains.

Le saumon inquiet de ce constat, s’approcha du castor qui oeuvrait avec entrain.

Ce dernier lui tint à peu près le discours suivant :

« Messire Saumon, quelle raison vous amène en ce lieu

Que rarement vous fréquentez ? »

« Vos travaux, mon ami,

Lui répondit le saumon,

Ne sont-ils point pour la rivière, un remède

 Bien pire que le mal en cette saison ? »

« Laissez à l’architecte le soin de l’administration

Et profitez en amont de ce que l’aval a perdu »

Lui rétorqua le rongeur, l’œil vif et le nez au vent,

Humant l’air qui se déversait dans la campagne.

« Comment vais-je,

S’écria messire poisson,

Gagner l’amont puisque vous l’avez bouché à coup de limon ! »

« Point de sermon, mon mignon, il reste une option.

Sur l’arrière du lagon, par dessous le pont, on peut aussi passer. »

Le poisson, se contenta de l’avis et en suivit le judicieux conseil.

Déjà l’été s’en était allé depuis belle lurette,

Et les foins coupés sur charrettes emportées,

Que l’hiver s’approcha.

Le saumon avait pris l’habitude de se contenter de la faiblesse du courant

Ainsi que du petit accès que le raton lui cédait sur l’arrière du lagon.

Quelle ne fut pas sa déception, lorsqu’il constata, un peu marri,

Qu’à l’entrée du pont, il restait bloqué.

Notre saumon s’enquit du castor pour rouspéter au sujet de l’étroitesse du passage.

Ce dernier, anticipant la requête, ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche.

« Frère de l’étang,

Argumenta l’animal amphibie,

Nous partageons le même bien, n’est-il pas ? »

Le gros poisson, pensant répondre, s’approcha un peu pour se faire mieux comprendre.

Son geste fut pris pour acquiescement.

« Et mon ami, je vous ai fait le plus beau des bains, continua le raton

Sans mentir vous y semblez bien aise, alors, qu’espérer d’autre ? »

Le saumon ne savait que répondre et emporta son chagrin,

Ses rêves de liberté et noya le tout au fond de son étang.

Les heures se mêlèrent aux journées, le poisson grossit et devint moins alerte.

Perdant de sa vigueur, il fut bien heureux de trouver de ces mouches,

Qu’on lui servait naguère à la volée.

Un malheur ne vient jamais seul, il amène avec lui son cortège funèbre,

Et l’animal se laissa attraper et mourut d’étouffement sur l’herbe folle qui courait aux abords,

Sous le regard ahuri du pêcheur amateur qui venait de capturer l’imposant saumon.

L’homme s’empressa d’aller montrer sa pêche devant un aréopage de fins connaisseurs.

Quelques temps passèrent encore,

Et tous ceux qui se plaisaient à traquer l’imposant poisson,

Se trouvèrent sans but et sans idée de conquête prouvant leur valeur.

Ils décidèrent, d’un commun accord, de quitter le lieu pour un autre paradis.

Les autorités assermentées, ayant perdu la charge de surveiller les pêcheurs

Se virent confier la tâche déplaisante, de construire un barrage.

Gagnant en efficacité sur le castor, ne connaissant rien à l’ère du béton,

Les hommes firent d’icelui un inactif sans travail.

Au premier lâcher d’eau, le pauvre animal et toute sa famille,

Furent emportés au milieu des flots.

A ce qu’on m’a récemment rapporté, sur un radeau il agitait encore les bras,

Tel un sémaphore, signalant sa détresse, perdu en plein océan.

Il faut savoir que le castor est assez bon constructeur, mais piètre navigateur.

Il paraîtrait, selon les dires de marins compétents en la matière,

Que notre castor serait à la recherche d’un endroit plus accueillant,

Où les bâtisseurs se soucieraient un peu plus de leurs voisins !

Sachez, messieurs les penseurs épris de liberté,

Que nul ne fait bon ménage avec l’administrateur.

Son efficacité ne nous est présentée

Que pour en  préparer une plus grande encore à venir.

L’appétit sans fin de ceux qui ont un avis sur le devenir des autres,

Emportera un jour, tout un chacun, au gré de l’eau, chercher fortune ailleurs.

Pourquoi pas sur Mars ou Neptune, pourvu que l’espoir perdure,

Et qu’un ainsi, on supporte, avec facilité, la machination de l’administration.

J’ai bien peur, mes amis, qu’en suivant ce principe, bientôt,

Il ne reste de notre terre, qu’un tas de pourriture.