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Première partie : des mots d’ailleurs

Je filais à bonne à allure. Du moins, j’avais cette sensation. Portant le regard au lointain tel un capitaine de frégate, j’avais fière allure. Les ondulations de la Toile, défilaient à bonne vitesse sous le Bathyscaphe. Une ondulation, dans un champ de réseaux neutroniques, ne permet pas de savoir s’il s’agit de l’ondulation qui se déplace ou bien vous ? Voici ma nouvelle leçon : ne pas se fier au mouvement apparent ! Mais revenons à notre voyage Internautique. Donc, l’œil fixé sur l’horizon, je scrutais. A force de scruter, je ne voyais plus que ce que mon esprit imaginait, déposé là, sur l’ondoiement. Je rêvassais, accoudé au bastingage. Les îlots de connexion défilaient devant moi, rien ou bien peu de choses de vraiment intéressantes à mes yeux : un livre ensablé, une revue linéaire et quelques alphabets inutiles. Donc je rêvassais. La surprise vint par bâbord. Un premier mouvement, lent, suivi d’une embardée. Puis la route. N’étant pas habitué à ce genre de déplacement, un temps d’adaptation me fut nécessaire. Malheureusement, trop long. Perte des repères, genou en terre et un pas. Suivi d’un pas encore. J’ai ouvert l’œil, le droit et l’ai entraperçue : la danseuse étoile prisonnière d’une feuille-morte que les vers avaient déchiquetée. Les nervures nourrissaient son cœur d’une sève appauvrie. Pourtant, la danseuse persistait à tournoyer avec grâce sur elle-même émettant un scintillement à occultation. Etait-ce ce mouvement de lumière qui avait guidé mon embarcation jusqu’en ce lieu ? L’automatique a cette élégance mécanique de ne rien dévoiler de sa logique interne au néophyte que je suis. J’ouvris l’œil gauche. Et là, une blancheur aveuglante, spectrale comme la neige. Ne s’agissait-il pas plutôt d’un désert, parsemé d’épineux ? L’un d’eux s’agrippa à ma cheville pour me pénétrer profondément. Avec la dextre, je tentai de l’ôter. Erreur cruelle, car les épines s’attaquèrent à mes doigts. Je relâchai immédiatement la pression exercée sur la plante. Muni de deux cailloux afin de la coincer, j’arrachai le méchant végétal et le jetai au loin. Etonnamment, avec la boule épineuse, je jetai aussi ces pensées mauvaises qui rendaient chaotique le chemin de la vie. Je marchai alors sans but, sur la route blanchie par le ciel de traîne, sur ce chemin qui m’effrayait par d’atroces visions transparentes. C’était avant. Et sur la route blanche, je me mis à vivre en poésie. Emporté par mon élan, je basculai sous terre, au cœur de la nuit où d’étranges obsessions forgeaient un néant enfin à ma portée.

M’étais-je assoupi longtemps ? Je ne saurais le dire. Les coups répétitifs frappés sur la coque finirent par m’extirper de ma rêverie. L’heure locale indiquait 13 heures 20. Si j’avais dormi, je l’avais fait durant une dizaine de minutes, à peine. D’ailleurs, la fatigue revint très vite pour s’acharner sur moi. Au plus mauvais moment. Les manœuvres pour aborder ce Proxi inhabituel allaient nécessiter une grande précision. Tout d’abord, se fixer sur une ondulation de faible amplitude, mais avec un réseau à fréquence élevée. Une fois l’onde calée sur l’oscilloscope, je me penchai au-dessus du bastingage afin de la harponner. L’accélération fut soudaine, heureusement, j’avais pris soin de fixer mon harnais à l’anneau de sécurité. Le Proxi arrivait à grande vitesse, je me précipitai vers le tableau de bord. Ayant oublié de désarmer mon harnachement, au moment de me jeter dans les escaliers, je fus happé en arrière. Bêtement, je me mis à hurler pour effrayer la bête immonde qui se précipitait sur moi pour me croquer tout cru. La seule bête immonde n’était que moi-même et mon harnais. Le temps d’ôter la sécurité, il était trop tard. Le Proxi se précipitait sur le bathyscaphe projetant une nouvelle onde qui superposée à elle-même devenait dangereuse. Le vaisseau serait ainsi jeté par-dessus le Proxi pour s’y éventrer, puisque l’ondulation brisée, arrêterait net sa progression. Ne trouvant pas d’autre solution à ma détresse et à mon incompétence, je fermai les yeux. Si seulement j’avais pris soin de lire les instructions concernant mon arrimage, j’aurais pu noter qu’il s’agissait d’un Proxi nouvelle génération. Le bathyscaphe fut pris en charge de manière automatique par un Reboot. Mon navire et moi accostâmes délicatement à l’embarcadère. Un élément n’avait pas été pris en compte par mon esprit soumis à rude épreuve : le Reboot ne concernait que le système de navigation et le véhicule associé. Donc, nullement mon cerveau. A peine le pied posé sur le quai, je me vis projeté en l’air, jeté comme un malpropre sur le sol, puis broyé contre la pierre pour finir éventré par l’antenne d’appontage du Proxi. « Je me vis », l’expression était à prendre au pied de la lettre. Car seule mon imagination fonctionnait à plein. Une fois mon esprit recouvré, je découvris que je n’avais pas bougé d’un millimètre, debout sur mes deux jambes, les mains dans le dos, l’œil fixé sur l’horizon.

Prochaine chronique : une rencontre (deuxième partie)