Chronique d’un enfermement

Le temps est-il aussi une fiction ?

accès début (jour3)

 enfermement coul

Cette nuit a été infernale, les éternuements ont repris et la température a grimpé en flèche. J’ai beaucoup de mal à respirer. Tenir un crayon est un effort surhumain. Le mal de tête n’arrange rien. Mais commençons par le début.

Au bout de cinq bonnes minutes, de l’autre côté du parapet une voix de femme se fait entendre. Une voix avec un fort accent arabe et un français à peine compréhensible. J’appuie mon vélo contre un poteau de stationnent interdit, aux voitures. Je mets l’antivol, on ne sait jamais. Y a pas un chat dans les rues, mais quand même. Je me penche au-dessus du muret et j’aperçois une jeune femme habillée d’une longue robe très colorée, un voile sur la tête couvrant de jolies cheveux d’un noir de jais rassemblés en chignon. Je lui explique que j’ai une lettre pour monsieur Issam et la lui montre. Elle prend peur et s’enferme dans la bicoque construite avec de mauvaises planches. Dans un premier temps, je suis bien content, je fais une boule de la lettre et je suis sur le point de la lancer en contrebas. Dans un deuxième temps, je suis rattrapé par ma conscience et mon éthique personnelle. Une éthique en forme de femme, la mienne, avec les mains sur les hanches et la tête qui tourne de droite à gauche. Et aussi celle d’Héloïse et de ses deux enfants me dévisageant tristement.

Après mure réflexion, j’enjambe le parapet. Je me laisse pendouiller dans le vide et regrette aussitôt cette idée idiote. C’est haut trois mètres. Mes doigts abdiquent en premier et commandent à mes mains d’en faire autant. Je tombe lourdement sur mon cul, roule en arrière pour terminer dans les ronces. J’évite de me plaindre, d’abord parce que, a part des égratignures et des épines plein les fesses, j’ai rien de cassé, mais surtout parce que un demi mètre plus loin, c’est la Seine. La jeune femme ressort armée d’un gourdin « Vous partir sinon moi taper ! » L’explication était inutile, j’avais bien compris l’intention. Je me sers de la lettre comme d’un bouclier tout en indiquant du doigt le nom et l’adresse. Puis l’idée me vient de retourner la lettre afin qu’elle puisse découvrir la partie écrite en arabe. Elle se calme et sans lâcher pour autant son arme de destruction massive, elle s’approche et s’intéresse à ce qui est écrit.

Elle me regarde des larmes plein les yeux. Je n’ose dire quoi que ce soit et reste silencieux. Quelques secondes plus tard, deux petites filles et un garçon à peine plus âgé, sortent devant la porte. Ils sont quatre de cette pauvre bicoque, et encore, il doit manquer le père de cette famille.

- Vous allez chercher argent avec lettre !

Je lui fais répéter une deuxième fois au cas où. Mais les mots sont les mêmes et l’idée générale reste la même. Je lui explique que « moi pas pouvoir » mais surtout que moi vouloir déguerpir rapidement avant que les miliciens fassent leur tournée. Et puis j’ai faim. Avant de partir, j’avais juste avalé une biscotte sans sel avec pas de beurre et pas de confiture.

- Vous méchant !

J’ai répondu que « heu… » mais j’avais plus rien d’autre à ajouter à la suite.

- Si vous pas aller, alors moi garder enfants !

- Heu non, moi allez.

C’était sorti plus vite que pensé et j’ai regretté immédiatement, mais trop tard pour reculer. Elle me montre un chemin imaginaire avec sa main. Je parviens à comprendre qu’il faut suivre la Seine et rattraper le canal Saint-Denis jusqu’au deuxième pont. Pont et Canal faisaient parti des mots qu’elle prononçait avec un accent parfait. Je lui montre du doigt le parapet pour qu’elle comprenne que je veux grimper afin de récupérer mon vélo. J’imite le cycliste de façon peu convaincante. Au vu de son regard étonné, j’abandonne ma pantomime et cesse de faire le pitre. Elle me montre l’échelle en bois puis le bas de son dos pour me faire comprendre que j’étais con. Je m’approche de l’échelle, mais elle m’attrape par ma culotte à bretelles et elle désigne une montre virtuelle au poignet. Elle ajoute un « non, pas bon » et elle me pousse à l’intérieur de ses appartements en planches disjointes.

Il y a une pièce principale et pas d’autre pièce. Une sorte de caisse en fer reliée à un tuyau de poêle. J’ose à peine imaginer la fumaga là-dedans. En réalité, je ne vais pas tarder à me rendre compte puisque je vais y passer une partie de la nuit. Mais je crois que le pire, c’est l’odeur de cuisson qui imprègne les lieux. Tout le monde dort sur la même paillasse, légèrement isolée du sol par des palettes. Je m’installe sur une chaise de jardin devenue chaise de salon par la force des choses et jure de garder l’œil ouvert histoire de ne pas me faire dépouiller pendant mon sommeil. La femme me tend une couverture crasseuse. Je fais non avec la main, genre je suis un dur et le froid ça ne me fait pas peur. Elle la dépose à mes pieds et se couche au milieu de ses enfants.

Je suis allongé avec la voisine, Héloïse, qui me faisait des papouilles dans les cheveux comme maman, quand on me secoue violemment. « Vous avoir sommeil profond ! » Avec une horreur non feinte, je redécouvre les lieux et la couverture dans laquelle je me suis enroulé.

- Maintenant faut aller !

- Aller où ?

Et à cet instant précis, j’ai regretté ma proposition de la veille.

Jour 16