Le voyageur internautique

01 avril 2020

Chronique d’un enfermement : jour 21

Chronique d’un enfermement

Il y a la fiction et… Y a-t-il seulement autre chose que la fiction ?

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enfermement coul

Je viens de passer la pire nuit de toute mon existence. J’ai rêvé que je couchais avec ma mère et que Freud me dévisageait d’un air dubitatif, sa pipe entre les dents. Je ne sais pas ce qui est pire, d’avoir couché avec maman ou bien la pipe à Freud ! J’ai encore du mal à chasser cette vision apocalyptique de ma tête. Manquerait plus que mon père assiste à… Horreur ! Pensez-vous ce que je pense, Freud est mon père… Dans le rêve je veux dire, parce que sinon, je ne suis pas assez âgé pour que ce soit envisageable. Mais revenons à nos moutons. En l’occurrence, les Roms… Je ne veux pas dire que les Roms sont des moutons, ni des agneaux… J’ai des amis Roms… Une amie, pour être précis… Je crois que je m’enferre et que mes explications ne font que renforcer ce que je cherche à éviter.

Donc voilà…

Nous avions enjambé la clôture, lui avec une aisance déconcertante, moi en y laissant un morceau de mon pantalon de vélo et en m’affalant lourdement sur le sol. Le dos en a pris un coup et le cul aussi. Puis nous avons fait de l’équilibre en nous faufilant sur les passerelles situées au-dessus des portes du sas. Nous avons eu ainsi accès à la plateforme centrale. Puis nous avons procédé de la même façon pour rejoindre le bajoyer opposé.

Un feu de braises incendiait la nuit, deux fourgonnettes étaient garées en quinconce et deux autres bagnoles délabrées stationnaient plus loin. Bassem me fit chut avec son doigt sur la bouche. Comme je n’avais pas vraiment l’intention de dire quoi que ce soit, je n’en eu pas plus envie. Il me fit signe de le suivre. Nous contournâmes le long bâtiment principal. Sur l’arrière, se trouvait une entrée. Il nous fallu traverser un long couloir avant d’arriver dans ce qui fut un bureau. Là, un gros type roupillait devant une caisse métallique. Bassem s’approcha et lui fila une tape derrière la tête. Le bonhomme releva sa tête, découvrant un visage usé par le temps et le soleil. Le cheveu était noir et hirsute, d’épais sourcils encadrait de gros yeux foncés. Les paupières formaient un pli qui leur donnait l’aspect d’un rideau qu’on aurait attaché à chaque coin avec des embrasses. « Qu’est-ce que tu fous là ! » Il s’adressait à Bassem tout en me dévisageant, se demandant qui pouvait bien l’accompagner dans cette tenue ridicule.

- Issam t’a avancé 150 balles pour la réparation du fourgon. Maintenant faut les lui rendre !

- Faut qu’il vienne lui-même !

- Il s’est fait coincer par la milice et mon avis, à l’heure qu’il est, il a été renvoyé dans son pays, expliqua Bassem, le plus calmement du monde tout en enfilant son poing américain. Ce que l’homme ne pouvait voir, mais moi oui.

Je trouvais cette situation déplaisante et me demandais ce que j’étais venu faire dans ce règlement de compte à Ok Corral. Je repensais à ma femme et à la voisine, je leur en voulais quelque peu de m’avoir envoyé dans cette galère. Peut-être un peu plus à ma femme qu’à la voisine. Puis me revint en mémoire l’image de l’autre imbécile à l’étage du dessus et toute ma colère se focalisa sur lui. Dès mon retour, il allait voir de quel bois je me chauffais.

- Qu’est-ce qui me prouve que tu n’es pas en train de l’entuber ?

- Cette lettre…

- C’est écris en arabe, et l’arabe, je parle pas ! Elle pourrait tout aussi bien raconter l’histoire de la poupée polonaise !

J’aurais bien aimé connaître cette histoire, mais il m’a semblé, à cet instant, que ce n’était pas le bon moment pour en avoir un aperçu.

- Faut lui rendre ses sous, un point c’est tout, c’est pour sa femme.

- Tu fais assistante sociale maintenant…

- Les 150, y sont là-dedans… ou pas ?

Bassem pointait du doigt la boîte métallique sur laquelle le gars avait croisé ses bras.

- Ils y sont…

- Mais...

- Qui c’est ce connard avec sa tenue de vélo ? C’est toi l’emmerdeur qui fait marcher sa sonnette à tout bout de champ.

- On n’est pas ici pour parler des conditions de circulation des vélos et encore moins des sonnettes.

C’est bien vrai, confirmais-je dans ma tête tout en me plaçant légèrement sur le côté puisqu’on daignait s’adresser à moi. En réalité, j’espérais être confondu avec la plante verte derrière moi, mais ça n’avait pas fonctionné.

- Tu la craches ta pilule !

Chez moi, on dit Valda, mais une nouvelle fois, j’ai tenu à garder cette précieuse remarque pour moi tout seul.

- On a un petit litige à régler tous les deux. Mihaï rapplique un peu ! Viens expliquer à notre ami syrien ce qu’on attend de lui, hurla notre interlocuteur tout en déposant devant lui une pétoire qui devait dater la Guerre de Sécession.

Mon parti était pris, fuir et ne plus jamais revenir dans le coin quitte à passer par Aubervilliers pour aller travailler. Malheureusement, dans l’encadrement de la porte, il y avait une armoire à glace de 1 m 90, pesant pas loin de 150 kg. Elle portait le doux nom de Mihaï, justement.

Suite du demain de l’hier d’avant, si tout va bien…

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31 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 20

Chronique d’un enfermement

Croire, est-ce une fiction ?

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enfermement coul

Chose promise, chose due. Aussi, je ne vous parlerais pas de moi, mais de la lettre et de mon futur nouveau vélo. Reprenons là où nous avons laissé Bassem et Simon, le fou furieux.

Nous longeons la rangée de tentes Igloo pour nous arrêter à hauteur de celle qui doit appartenir à Bassem. Devant, il y a une caisse métallique tapissée de cendres froides. Elle doit servir à faire du feu, d’ailleurs, elle est totalement noircie. Entre deux tentes, on a rangé une bicyclette.

- Elle appartient à mon voisin, explique Bassem en ressortant de sa tente, c’est son outil de travail, il livre des repas.

C’est un bel engin et Bassem a dû découvrir mon regard empli de convoitise. Il range dans sa poche le poing américain qu’il tenait à la main. « On va rendre une petite visite à nos amis Roms. » La formulation ne laisse présager rien de bon. Je propose de rester là et d’attendre son retour sereinement et par la même occasion, en profiter pour surveiller sa tente. On ne sait jamais, un rôdeur. Je bafouille une tentative de justification sur l’utilisation malencontreuse de terme ‘rôdeur’ puisque les rôdeurs en question, ce sont eux.

- Ne vous faites pas souci, pour ça, y a Simon. Et vous avez pu vous rendre compte de son efficacité redoutable. Pour cette raison, on prend soin de lui. Nourri blanchi et logé. Autre avantage, il ne dort jamais et les chiens ont peur de lui. Enigmatique non ?

J’observe une dernière fois le Simon en question. Il droit comme un « i », les mains dans les poches et il semble absorber par un spectacle lointain qui n’existe que dans sa tête. Il est fluet et sec, mais tout en muscle. Il doit avoir une vingtaine d’années et ses cheveux bouclés sont presque orange tellement ils sont roux. On a du mal à voir en lui un vigile aussi efficace.

Bassem a revêtu une veste en cuir et un bonnet en laine. « Ce que tu cherches est chez les Roms. » Je comprends qu’il s’agit de me trouver une nouvelle bicyclette et je fais un clin d’œil complice. Nous remontons le quai en direction de la gare de Saint-Denis, le camp de Roms est installé juste après, sur le côté de la dernière écluse. La nuit est d’un noir de suie. Une kyrielle d’étoiles s’y perd pendant que la lune n’y est pas. Nous croisons quelques fumeurs de narguilé. Plus loin, deux buveurs de bière avec leur carton d’Heineken ont les jambes qui pendent au-dessus de l’eau sombre et luisante. On la dirait épaisse et grasse, il n’en est rien une fois qu’on est dedans. Certains jours, une armée de petites bouteilles vertes flottent à mi-corps le long du canal. A croire que ce sont les seules qu’on trouve sur le marché, avec les flasques de vodka Poliakow. Mais aujourd’hui ne surnagent que les habituels déchets pastiques relâchés au gré du passage des péniches dans les écluses.

Lorsque nous arrivons sur la place de la gare, les vendeurs à la sauvette ont déguerpi. Il ne reste que quelques caddies-barbecues abandonnés suite à une énième descente de la police. L’endroit est désert et fortement éclairé. Nous avançons dans l’ombre de la palissade. Il faut se faufiler dans le contrebas au pied de l’avant-dernière écluse avant la jonction avec la Seine. Nous passons le pont de chemin de fer. Dans l’ombre, des flashes de lumière apparaissent pour disparaître aussitôt. Je suis sur le point de filer à toutes jambes en sens inverse, mais Bassem a anticipé mon idée. « A tous les coups, ce sont des tagueurs, la milice ne vient jamais traîner se guêtres par ici. » Nous approchons furtivement, histoire de ne pas prendre de risques. Une hypothèse reste une hypothèse, jusqu’à ce qu’elle soit démentie par les coups de matraques. Mais en effet, ce n’est qu’une bande de jeunes qui nous ignorent. Ils sont absorbés par l’œuvre qu’ils créent. Un gigantesque ‘Fuck la milice’ en forme de doigt qui se dresse entouré d’une faune d’animaux sauvages magnifiquement représentée.

Nous passons la rangée d’arbres qui agrémentent cette promenade aménagée le long du canal pour arriver devant une maison blanche aux volets en fer. Tout est cadenassé. Il s’agit de l’ancienne demeure des éclusiers. Depuis l’automatisation, elle n’est plus habitée que par les chats et occasionnellement les clodos. Je fais remarquer à mon guide, que nous sommes du mauvais côté pour rendre visite aux Roms. « On va traverser par l’écluse, comme ça, on leur fait la surprise ! » Je ne vois pas très bien pour quelle raison on leur ferait une surprise, surtout que nous n’avons aucun présent à leur offrir.

Jour 21

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30 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 19

Chronique d’un enfermement

Etre une fiction ? Ne pas être une fiction, est la question !

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enfermement coul

Je marche difficilement jusqu’à la commode, le stylo et le carnet y sont posés. Ils semblent si lointains. Chaque pas me coûte. Le souffle commence à manquer, j’ai la sensation d’avoir couru le marathon de Paris, mais dans ma chambre à coucher. Maudite commode, qu’elle idée de l’avoir placée sous la fenêtre, à l’autre bout de la pièce. Je me suis reposé en m’appuyant sur la chaise qui est venue à ma rencontre comme par enchantement. Je suis à mi-chemin. Encore au moins trois pas. Peut-être quatre. Je désespère, quatre pas, c’est de la folie, jamais je ne toucherai au but. Tout ça pour un carnet et un crayon. J’ai lâché la chaise, mais je la reprends instantanément. Manque de chance, je m’étais trop écarté, elle incline légèrement, deux pieds quittent le sol. L’incertitude sur la direction dure un temps infini.

- Je ne peux pas te laisser cinq minutes sans que tu fasses l’enfant !

Je suis étalé au milieu de la chambre, la chaise affalée sur ma tête. Je découvre le visage de ma bien-aimée dans l’encadrement en bois du dossier. Le carnet et le crayon sont toujours sur la commode, ils me regardent de leurs yeux moqueurs. Ma femme m’aide à me relever et me réinstalle sur le lit.

- Dans ton état, il ne faut rien tenter. Que faisais-tu ?

Je désigne du doigt les deux crétins qui rigolent bêtement.

- Tu ne pouvais pas attendre mon retour. Tout ce bazar afin d’écrire des âneries qui ne passionnent personne. Tu ferais mieux de lire Tolstoï. Tu m’as suffisamment cassé les pieds pour que je le remonte de la cave, tu pourrais au moins faire semblant de t’y intéresser. Peut-être que ça t’inspirerait.

Elle a touché juste. Elle s’en rend compte et regrette de suite. Elle revient vers moi et m’embrasse le front.

- La voisine a encore demandé de tes nouvelles, elle s’inquiète pour ta santé. Le voisin aussi, il voulut savoir si tu n’étais pas mort.

Enfin seul, je regarde tristement le plafond qui s’obstine à soutenir le lustre, lustre qui pointe vers moi. Il se termine par une sorte de flèche couleur cuivre. Ne va-t-il pas se décrocher et me perforer l’abdomen ? C’est idiot d’imaginer un tel scénario, excepté dans un film d’horreur avec des zombis. Parfois, j’ai l’impression d’être le héros d’un mauvais scénario où les morts-vivants attendraient à ma porte pour transmettre le virus. Sauf que le zombi, c’est moi !

Je vais essayer d’avancer dans Guerre et Paix. Je me perds un peu entre les princes et princesses. Zombrosky, Alexandrovitch, Bobsky, Bébérsky. Au final, je ne sais plus qui est qui. Moi aussi, je pourrais mettre un nombre incalculable de personnages pour noyer le lecteur dans des aventures rocambolesques. Mais non, pas question, j’ai une éthique.

- Mon chéri, tu parles tout seul. Et je ne voudrais pas te contredire, mais Tolstoï ne se contente pas de noyer le lecteur, comme tu dis, avec un nombre imposant de personnages.

Elle a toujours raison. Elle m’énerve un peu. Je la verrais bien en princesse Karaguine vêtue d’une pèlerine en zibeline et d’une longue robe de mousseline, gonflée de jupons en dentelle. Elle s’adresserait à moi : « Prince Boris Droubetskoï », avec son ton hautain et… Je déraille. Je ferais mieux de vous parler de mon retour du canal. Je n’ai pas la force, je remets ça à demain. Je préfère lire un peu. Je ne me rappelle plus qui est celui qui fait le pari idiot de boire une bouteille entière de rhum assis sur la rambarde d’une fenêtre au troisième étage.

Jour 20

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29 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 18

Chronique d’un enfermement

Suis-je une fiction ?

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 enfermement coul

Pas la peine que je vous parle de moi, c’est une cata. J’ai émergé de mon état comateux vers les alentours de midi et il m’a fallu attendre la fin de l’après-midi pour être opérationnel. Je profite d’un moment de lucidité pour vous raconter la suite de mes aventures canalesques.

Incrédule, je regarde la paume de ma main et le signe qui est apparu par magie. Mes yeux passent de ma main à celui qui me fait face jusqu’à ce qu’il interrompe mes allers-retours visuels.

- Enfilez vos vêtements, vous allez attraper la mort !

Je prends un à un et dans l’ordre les habits que me tend Simon. Au départ, j’ai un peu d’appréhension compte tenu de la capacité du bonhomme à jeter dans le canal tout ce qui lui passe par la main. L’idée d’y retourner tout habillé ne m’enchante guère. Mais comme à chaque fois qu’il me rend les éléments de ma tenue de cycliste, il m’adresse un charmant sourire, je suis rassuré. Un sourire noir, car l’ensemble de ses dents sont creusées par les caries. Une fois que j’ai revêtu une tenue descente, l’homme se présente « Je suis Bassem, content de faire votre connaissance. » Je serais bien tenté de lui expliquer que la réciproque n’est pas vraie. Comme il m’a sauvé la vie, je me ravise et me présente à mon tour « Je m’appelle Igor. » Ce n’est pas vrai, mais je préfère rester dans l’anonymat le plus complet avant d’en savoir plus. « Comme le prince ? » Vu ma tête d’ahuri, il précise sa pensée « Le prince Igor, dans l’opéra d'Alexandre Borodine. » Deuxième regard d’ahuri, la seule fois où j’ai mis les pieds à l’opéra, incité fortement par ma femme, j’ai roupillé tout le premier acte et j’ai oublié de revenir pour le deuxième à cause d’un différent avec le gérant du bar. « Suivez-moi, on va s’installer plus loin… Veux-tu bien nous laisser deux minutes Simon. » Je suis bien content de mettre un peu de distance entre nous et le Simon fou. Nous nous approchons d’un buisson d’ajoncs. « Vous avez bien parlé d’un monsieur Issam ? »

- Le signe occulte sur ma paume, va-t-il disparaître ? dis-je, ignorant la question de Bassem.

- Avec de l’eau et du savon, c’est du stylo !

Incrédule, je lui faisais remarquer que les traits étaient apparus par magie. Il me montre en quoi consiste la magie. Un stylo avec le corps plié à la flamme d’un briquet afin de le dissimuler dans la paume de la main.

- Il n’y a que cette façon pour calmer Simon, il est paranoïaque. Il pense qu’une société extra-terrestre est venue s’installer sur la terre sous forme de virus et qu’il s’est inoculé dans les corps des humains. Sauf ceux qui ont le signe en forme d’étoile de David.

- Mais c’est idiot !

- Pas plus que de croire le corps du Christ contenu du pain azyme. Mais revenons à monsieur Issam.

Je lui explique que je dois lui remettre cette lettre à la demande d’une femme arabe qui habite le long de la Seine.

- Votre histoire n’a aucun sens, cette femme est celle d’Issam. Il a été enlevé par la milice. Où est cette lettre ?

Je fouille dans ma poche, puis dans celle de derrière, bref je les passe toutes en revue, pas trace de ce maudit bout de papier. « Il a dû tomber quand l’autre fou m’a ôté mes vêtements avant de me jeter dans le canal. »

Nous voilà tous les deux à quatre pattes dans l’herbe à la recherche de la lettre, bientôt rejoint par Simon. Il nous observe attentivement les mains dans les poches, intrigué par notre manège. Au bout d’une demi-heure à retourner la moindre pâquerette, Simon d’approche de nous. « Que faites-vous à quatre pattes dans l’herbe ? » Bassem lui explique rapidement le but de notre exploration champêtre. L’imbécile sourit, fouille dans sa poche et en extrait un morceau de papier tout chiffonné, « C’est ça que vous voulez ? » Nous nous regardons, je m’apprête à saisir la lettre, mais la main de Bassem m’arrête dans mon élan.

- Il faut brûler ce monceau d’immondices, hurle Simon, il n’y a pas le signe, ce tissu de mensonges prépare l’avènement des Tortors sur terre.

- Il faut détourner son attention, murmure Bassem à mon oreille.

- Avec quoi, répondis-je sur le même registre.

- Avec votre vélo… Simon, as-tu vérifié la présence de l’étoile sur le véhicule utilisé par notre ami Igor. Je suis certain qu’il n’a pas près soin de l’examiner. Hein Igor que vous n’avez pas examiné, attentivement, votre véhicule ?

J’opine du chef. Simon tend la lettre à Bassem qui en profite pour griffonner rapidement dessus. Pendant ce temps, Simon observe ma bicyclette avec soin.

- Y a pas de signe !

Et ce crétin des Alpes, jette mon vélo dans le canal avant que j’aie pu protester.

- Ne vous inquiétez pas, on vous ne trouvera un autre. Venez avec moi !

Bassem me pousse en direction du campement constitué de tentes individuelles en forme d’igloo. Elles sont alignées en rang d’oignons sous le pont de la N410 direction carrefour Pleyel.

Jour 19

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28 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 17

Chronique d’un enfermement

Le faux fait-il bon ménage avec la fiction ?

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enfermement coul

Je vais un peu mieux. Ce matin, j’ai retrouvé le goût. Celui des biscottes sans sel et des repas livrés par la milice urbaine. Ma température a baissé légèrement, mais il m’est impossible de me lever sans chanceler. Ma femme reste à un mètre de moi et me pousse les repas avec un bâton. J’ai l’impression d’être un fauve dans une cage sans cage.

Revenons à l’homme hors de tout contrôle.

J’essaye d’esquiver tant bien que mal les coups qu’il m’assène. J’interpose mon vélo entre lui et moi histoire de le tenir à distance. Dans un premier temps ça suffit, mais très vite, je suis débordé sur la droite et je dois reculer tout en abandonnant ma protection. Je me place en position de combat. Dans ma jeunesse, j’ai pratiqué la savate. Mon adversaire aussi et d’un violent coup porté à hauteur des chevilles, il me fait tomber sur le sol. Les chaussures de vélo ont un défaut, elles ont une semelle dure et lisse, c’est la raison pour laquelle il m’a fauché facilement. Le type m’attrape à la gorge et me secoue en tous sens.

- Tu as été envoyé par les Tortors ?

J’ai pensé qu’il parlait des Tartares, je lui réponds que non, les Tartares ne sont pas mes amis. Je crois que ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Il me secoue à nouveau et prend ma main, il la retourne.

- Tes paumes ne sont pas marquées du signe !

Bêtement, je regarde mes paumes de mains et en effet, il n’y a aucun signe. Je bredouille une phrase pendant qu’il me secoue, elle n’est pas plus compréhensible pour lui que pour moi.

- Tu dois disparaître de la terre, vermine !

Le voilà qui m’arrache mes habits. Je me débats comme je peux, mais avec le froc aux chevilles et le polo retourné sur le visage ce n’est pas simple. Il m’arrache mon slip et une de mes chaussures et là, j’ai dans l’idée qu’il va me violer. Il me semble avoir crié « maman », ce qui est doublement idiot, car elle est morte et si ce ne fut pas le cas, je ne crois pas qu’elle aurait pu m’entendre. Je finis par me relever, la bistouquette à l’air et les fesses au vent pour fuir à toutes jambes. Manque de chance, il me reste une chaussure au pied, je pars en vrille et reçois une grande claque qui me cueille au vol et m’envoie dans le canal.

L’eau est froide et me coupe le souffle. Je bois la tasse, elle est douce. J’ai pour habitude de ne me baigner qu’en mer, ça change un peu. Lorsque je remonte à la surface, un œil rouge, qui perce au milieu de la nuit, me dévisage. Les étoiles sont nombreuses, pas un nuage, mais il fait frisquet. C’est amusant les idées qui passent dans la tête dans ces moments-là. Il me faut un peu de temps pour comprendre que l’œil rouge n’être autre que le fanal émis par l’écluse pour interdire l’accès aux péniches. Tout à coup, la peur me prend, j’imagine les poissons silencieux qui se cachent dans la vase épaisse tapissant le fond du canal. Lors de l’une de mes promenades sur les berges, j’ai vu, de mes yeux vu, un pêcheur sortir de l’eau un silure de près de deux mètres et au moins cinquante kilos. Affolé par l’idée d’être bouffé tout crû par un poisson, je me mets à gueuler. « Au secours monsieur Issam ! » Invoquer un monsieur Issam que je ne connais pas, après avoir appelé ma mère, je vous laisse avec cette énigme psychanalytique. En tous les cas, un autre type arrive pendant que je me démène pour grimper sur la terre ferme. L’autre fada revient à la charge, il tente de me repousser avec le pied.

- C’est un Tortor, ils l’ont envoyé pour me transformer !

- Calme-toi Simon, as-tu bien regardé la paume de ses mains ?

J’écoute cette conversation surréaliste avec un brin d’inquiétude, j’en suis à me demander si je ne suis pas tombé au milieu d’un asile de fous qui aurait délocalisé en bordure du canal Saint-Denis.

- Avant de l’achever, il faut vérifier, hein Simon qu’il faut vérifier, tu sais bien qu’il faut toujours vérifier et revérifier ?

- Oui, tu as raison.

Les deux hommes me tirent chacun par un bras et me voilà à nouveau à poil sur le quai sous le regard étonné de mon vélo qui attend un peu plus loin. Et là, une chose incroyable se produit. L’autre gars m’essuie la main avec son tee-shirt, il la tire sur la gauche prétextant qu’il ne voit rien et la retourne vers la lumière blafarde que diffuse l’un des lampadaires. Et sur la paume de ma main, je vois apparaître un signe kabbalistique en forme d’étoile de David ! Les bras m’en tombent. En réalité, un seul, parce que le gars continue à maintenir l’autre pour prouver ma non-appartenance au monde des Tortors au Simon susnommé.

Jour 18

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27 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 16

Chronique d’un enfermement

Quand le vraisemblable ne l’est plus, est-ce encore une fiction ?

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 enfermement coul

Ma santé ne s’améliore pas. Les aliments que je me force à ingurgiter n’ont plus goût. D’une certaine façon, c’est une bonne nouvelle. Les boîtes de raviolis à la réglisse passent mieux. Par contre, faut fermer les yeux. Héloïse a demandé de mes nouvelles, elle raconte que Paul et Grégoire se sont inquiétés de mon absence. Même le fada du dessus a souhaité savoir comment je me portais. Mais revenons à ce qui m’est arrivé au milieu de la nuit, après avoir quitté la femme syrienne.

L’échelle en planches me permet de retrouver la route facilement. Mon vélo n’a pas bougé. Je suis obligé de passer le pont d’Epinay pour rejoindre les berges de Seine. Côté rive droite. Il me faut être prudent, les miliciens patrouillent souvent à ce point de jonction entre les départements. La route est libre et je n’ai qu’une centaine de mètres à parcourir jusqu’au chemin planté de gros pavés. Des pavés à l’ancienne, ils doivent remonter au moyen-âge. Le vélo fait des bons en tous sens, à cause du raffut, je préfère finir à pieds. Remonter la Seine par les anciens chemins de hallage n’est pas risqué et le chemin est praticable. Aucun éclairage et la lune a pris la poudre d’escampette, je peux rouler tranquille jusqu’au port. Il s’agit plus d’un ancien quai de déchargement qu’un port à proprement parler. Trois péniches y sont amarrées. La première est un amas de ferraille qui affleure à peine au-dessus l’eau, la deuxième est plus avenante. On y a ajouté des bambous dans des bacs, elle a été complètement réaménagée. Seul l’arrière reste délabré. Elle doit héberger au moins trois ou quatre personnes. La dernière est blanche, d’un blanc crasseux. Sur le pont, un vrai taudis rempli d’immondices. Il y a un semblant de passerelle fabriquée avec des planches ficelées sur des bidons. S’aventurer là-dessus doit être périlleux. Une faune humaine s’y relaie, ils trafiquent tout ce qui peut se revendre. La matière première est apportée par des fourgonnettes en piteux états. Elles déversent - je devrais dire déversais, car l’épidémie a ralenti les rotations - de veilles machines à laver ; des bicyclettes inutilisables ; des appareils hors d’usage ; etc.

Après le port, le département a installé la lumière, ce qui ne m’arrange guère pour passer inaperçu. Heureusement, la milice s’aventure rarement dans ces coins mal famés. Je dépasse la dernière écluse qui permet de quitter le canal pour rejoindre la Seine. En face, les roms ont installé leur feu de camp qui brûle à tout-va. Ils s’occupent de récupérer le cuivre en faisant fondre tout ce qui en contient. Ils n’ont que faire de moi, ce sont principalement des enfants qui viennent profiter de la chaleur. Plus loin, mais sur mon côté, il y a les campements des SDF. En général, ils ne sont pas bien méchants. Eux aussi confectionne des feux avec tout ce qu’ils trouvent. Bois de charpente, cagettes, meubles, peu leur importe que cela produise des fumées nocives. Malgré tout, le chemin est agréable. Il est bordé de peupliers canadiens et de quelques érables, il est aménagé en contrebas des voies de chemin de fer qui mènent à Paris nord. Mon lieu de rendez-vous est après la gare de Saint-Denis. Les vendeurs de brochettes et de maïs remballent leur attirail et roulent des caddies sur lesquels ils ont installé des boîtes en fer pour constituer leur fourneau. Les affaires vont mal, une partie des gens sont confinés et l’autre partie à du mal à gagner les quelques sous qui lui permet de joindre les deux bouts.

Plus loin, ce sont d’autres groupes, certains installés en ribambelle sur les murets et d’autre autour de feux. Il y a le groupe des chanteurs, toujours accompagnés par le même vieux guitariste noir. Quelques fois s’y ajoutent des percussions improvisées sur des barriques ou des planchettes. Je ne m’attarde pas, inutile de vous le préciser. Ils me connaissent pour la plupart, car c’est ma route habituelle pour gagner mon lieu de travail, cependant, je ne m’y fie pas trop. Mon lieu de rendez-vous est proche, juste après les communaux installés près des fûts remplis de ciment. Ils forment des barrières pour interdire l’accès aux véhicules. Je dois repasser sur l’autre rive, je préfère utiliser la passerelle même si ce n’est guère pratique avec le vélo. Elle termine dans la verdure, ce qui est assez étonnant en cet endroit, aux pieds des entrepôts et des usines. Le campement que je cherche est à quelques pas. Ceux qui dorment là me sont complètement étrangers. Je crains même qu’ils ne m’apprécient guère à cause des coups de sonnette qui résonnent lorsque je passe sous le porche, car la visibilité est mauvaise.

- Je cherche monsieur Issam !

Pas de réponse, je renouvelle mon appel, mais j’ai à peine le temps de finir ma phrase.

- Tu vas fermer ton gueule connard !

Un homme en furie sort de l’ombre et se jette sur moi.

Jour 17

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26 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 15

Chronique d’un enfermement

Le temps est-il aussi une fiction ?

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 enfermement coul

Cette nuit a été infernale, les éternuements ont repris et la température a grimpé en flèche. J’ai beaucoup de mal à respirer. Tenir un crayon est un effort surhumain. Le mal de tête n’arrange rien. Mais commençons par le début.

Au bout de cinq bonnes minutes, de l’autre côté du parapet une voix de femme se fait entendre. Une voix avec un fort accent arabe et un français à peine compréhensible. J’appuie mon vélo contre un poteau de stationnent interdit, aux voitures. Je mets l’antivol, on ne sait jamais. Y a pas un chat dans les rues, mais quand même. Je me penche au-dessus du muret et j’aperçois une jeune femme habillée d’une longue robe très colorée, un voile sur la tête couvrant de jolies cheveux d’un noir de jais rassemblés en chignon. Je lui explique que j’ai une lettre pour monsieur Issam et la lui montre. Elle prend peur et s’enferme dans la bicoque construite avec de mauvaises planches. Dans un premier temps, je suis bien content, je fais une boule de la lettre et je suis sur le point de la lancer en contrebas. Dans un deuxième temps, je suis rattrapé par ma conscience et mon éthique personnelle. Une éthique en forme de femme, la mienne, avec les mains sur les hanches et la tête qui tourne de droite à gauche. Et aussi celle d’Héloïse et de ses deux enfants me dévisageant tristement.

Après mure réflexion, j’enjambe le parapet. Je me laisse pendouiller dans le vide et regrette aussitôt cette idée idiote. C’est haut trois mètres. Mes doigts abdiquent en premier et commandent à mes mains d’en faire autant. Je tombe lourdement sur mon cul, roule en arrière pour terminer dans les ronces. J’évite de me plaindre, d’abord parce que, a part des égratignures et des épines plein les fesses, j’ai rien de cassé, mais surtout parce que un demi mètre plus loin, c’est la Seine. La jeune femme ressort armée d’un gourdin « Vous partir sinon moi taper ! » L’explication était inutile, j’avais bien compris l’intention. Je me sers de la lettre comme d’un bouclier tout en indiquant du doigt le nom et l’adresse. Puis l’idée me vient de retourner la lettre afin qu’elle puisse découvrir la partie écrite en arabe. Elle se calme et sans lâcher pour autant son arme de destruction massive, elle s’approche et s’intéresse à ce qui est écrit.

Elle me regarde des larmes plein les yeux. Je n’ose dire quoi que ce soit et reste silencieux. Quelques secondes plus tard, deux petites filles et un garçon à peine plus âgé, sortent devant la porte. Ils sont quatre de cette pauvre bicoque, et encore, il doit manquer le père de cette famille.

- Vous allez chercher argent avec lettre !

Je lui fais répéter une deuxième fois au cas où. Mais les mots sont les mêmes et l’idée générale reste la même. Je lui explique que « moi pas pouvoir » mais surtout que moi vouloir déguerpir rapidement avant que les miliciens fassent leur tournée. Et puis j’ai faim. Avant de partir, j’avais juste avalé une biscotte sans sel avec pas de beurre et pas de confiture.

- Vous méchant !

J’ai répondu que « heu… » mais j’avais plus rien d’autre à ajouter à la suite.

- Si vous pas aller, alors moi garder enfants !

- Heu non, moi allez.

C’était sorti plus vite que pensé et j’ai regretté immédiatement, mais trop tard pour reculer. Elle me montre un chemin imaginaire avec sa main. Je parviens à comprendre qu’il faut suivre la Seine et rattraper le canal Saint-Denis jusqu’au deuxième pont. Pont et Canal faisaient parti des mots qu’elle prononçait avec un accent parfait. Je lui montre du doigt le parapet pour qu’elle comprenne que je veux grimper afin de récupérer mon vélo. J’imite le cycliste de façon peu convaincante. Au vu de son regard étonné, j’abandonne ma pantomime et cesse de faire le pitre. Elle me montre l’échelle en bois puis le bas de son dos pour me faire comprendre que j’étais con. Je m’approche de l’échelle, mais elle m’attrape par ma culotte à bretelles et elle désigne une montre virtuelle au poignet. Elle ajoute un « non, pas bon » et elle me pousse à l’intérieur de ses appartements en planches disjointes.

Il y a une pièce principale et pas d’autre pièce. Une sorte de caisse en fer reliée à un tuyau de poêle. J’ose à peine imaginer la fumaga là-dedans. En réalité, je ne vais pas tarder à me rendre compte puisque je vais y passer une partie de la nuit. Mais je crois que le pire, c’est l’odeur de cuisson qui imprègne les lieux. Tout le monde dort sur la même paillasse, légèrement isolée du sol par des palettes. Je m’installe sur une chaise de jardin devenue chaise de salon par la force des choses et jure de garder l’œil ouvert histoire de ne pas me faire dépouiller pendant mon sommeil. La femme me tend une couverture crasseuse. Je fais non avec la main, genre je suis un dur et le froid ça ne me fait pas peur. Elle la dépose à mes pieds et se couche au milieu de ses enfants.

Je suis allongé avec la voisine, Héloïse, qui me faisait des papouilles dans les cheveux comme maman, quand on me secoue violemment. « Vous avoir sommeil profond ! » Avec une horreur non feinte, je redécouvre les lieux et la couverture dans laquelle je me suis enroulé.

- Maintenant faut aller !

- Aller où ?

Et à cet instant précis, j’ai regretté ma proposition de la veille.

Jour 16

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25 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 12

Chronique d’un enfermement

La fiction est un autre moi qui m’observe !

accès début (jour3)

enfermement coul

Dès le petit-déjeuner ma femme m’a soûlé à propos d’hier et du 78. Petit d’ailleurs le petit déjeuner, plus de café, plus de thé, mais de la chicorée. Une idée des enfants. « Si ! on n’en veut, c’est bon pour la santé ! » Elle date un peu notre chicorée, mais comme y a plus que ça, on s’en contente, avec des biscottes sans sel. Une autre idée, de ma femme cette fois. « Le sel, c’est mauvais pour les artères ! » Je sens que je vais avoir de très bonnes artères. Le problème du surpoids, par la même occasion, n’en est plus un. A coup de livraisons organisées par la milice, on mange beaucoup moins. Dernier repas en date, du soja aux dates avec une salade de pois. Vinaigrette, comprise dans la prestation. La vinaigrette a fini dans l’évier. Quitte a se farcir de la nourriture infâme, autant ne pas en rajouter.

10 h 30 Réunion sur le balcon. J’avais prévu mon coup pour échapper au comité citoyen. « Faut que je fasse le comptes sur l’ordi ! » Mais, je me suis fait piéger bêtement avec la couette trop grande qu’il faut plier à deux afin de l’installer comme il faut sur le sèche-linge.

- Bonjour Héloïse, vos enfants ne sont pas avec vous ?

- Si, ils sont installés devant le programme éducatif obligatoire.

- Vous avez réussi à la convaincre, bravo !

- Je n’ai aucun mérite, le doudou de Paul est pris en otage avec les soldats de Grégoire.

Je gardais le silence pendant la discussion tout en aidant au pliage. Il ne restait plus que la housse du matelas et j’étais sauvé.

- Vous avez déjà fait tourner votre machine, il va falloir que je m’y mette. Avez-vous reçu la livraison de denrées ?

- Non, uniquement les repas. Vous avez besoin de quelque chose ?

- Ça devrait aller encore un jour ou deux.

La housse était bien épinglée sur la barre du milieu, entre les deux taies d’oreiller et l’enveloppe du traversin. Je pouvais m’éclipser discrètement.

- Y a quelqu’un sur le balcon… qui s’en va !

Maudit voisin fou.

- Justement, intervint Héloïse, que décidons-nous pour la lettre ?

J’expliquais une nouvelle fois que l’adresse ne correspondait à rien et qu’il valait mieux en rester là. Content de ma théorie du destinataire erroné, j’enjambais le rebord lorsque j’entendis le voisin mettre en doute ma parole. J’étais sur le point de lui dire ma façon d’envisager ce qu’il pouvait faire avec son avis, mais au lieu de ça un « Aouuuuu ! » terrible sortit tout droit de ma gorge à cause du tibia. Il venait de se fracasser sur le rebord du balcon. « Le pauvre, que lui est-il arrivé ? » questionna la voix douce d’Héloïse. « Rien du tout, il est douillet, le moindre bobo et c’est la fin du monde ! » Je protestais en montrant la bosse sur l’os, mais ma protestation se noya dans la discussion autour de l’adresse impossible à localiser. Le voisin du dessus ne put s’empêcher de mettre son grain de sel. Je restais silencieux, bien calé sur ma chaise en fer, concentré sur l’application de glaçons pour atténuer la douleur insoutenable, mais je voyais bien une idée se profiler à l’horizon. Lorsque je me rends à mon travail, je remonte la Seine à vélo, mais sur la terre ferme de la berge opposée. J’avais remarqué depuis longtemps la présence d’une bicoque en planches et bâches plastiques adossée au muret soutenant la route. La baraque est dans le contrebas, à deux bons mètres au-dessus des flots. A chaque crue, je parie sur l’inondation de la bicoque. Cette année, elle a échappé de peu à la montée des eaux. « Je crois savoir ! » a hurlé l’hurluberlu des hauteurs. Après son explication, ma tendre et chère s’est tournée vers moi « T’avais jamais remarqué, toi qui passes tous le jours ! »

- Pas le moins du monde, ai-je menti avec l’aplomb d’un agneau de Dieu accusé d’avoir mangé le petit jésus.

Mais l’œil noir du toréador a percé en moi le faux-cuisme incarné. Moralité, ce soir, je suis à nouveau de corvée. J’ai bien proposé à l’autre crétin surélevé de s’en occuper, mais il a plié sa roue avant. Plus exactement elle a été pliée par un imbécile qui garait sa voiture n’importe où. Je sais que c’est vrai, puisque l’imbécile, c’était moi.

19 heures pétantes, je monte sur ma bicyclette. La milice dîne de son sandwich habituel. 5 minutes plus tard me voici à hauteur du 78. Je me penche au-dessus de la balustrade : « Monsieur Issam ! Monsieur Issam ! »

Jour 15

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24 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 11

Chronique d’un enfermement

Fiction, est-ce que tu peux nous mentir ?

accès début (jour3)

enfermement coul

J’avais erré toute la journée en pyjama, tantôt dans le salon, tantôt dans la chambre et tantôt sur le balcon, en fonction du ménage qui me poursuivait sans jamais me retrouver. La voisine, Héloïse, avait fait une brève apparition avec Grégoire et Paul, mais très vite cela avait tourné court à cause d’une histoire de doudou volé. Je connais enfin son prénom, grâce à ma femme.

Le voisin du dessus m’avait fait un clin d’œil complice très appuyé que je suis bien en peine d’interpréter correctement. Est-ce qu’il me drague ? Ou bien fait-il référence à ce qui m’attend en fin de soirée ? Car nous avons programmé mon escapade à vélo vers 19 heures. Les joggeurs sont chez eux ainsi que ceux qui circulent encore à cause de l’obligation de travailler. Autre élément à prendre en compte, le moment où la milice prend son casse-croûte. Ils se garent sous le peuplier, ils ouvrent les portes de leur fourgonnette, ils s’installent côté verdure. Un déjeuner champêtre en quelque sorte, qu’ils sont les seuls à pouvoir s’offrir.

Il faut aussi que j’arrête d’arroser les plantes, les bacs débordent et la terre regorge d’eau. Ma femme m’a confisqué l’arrosoir et m’a tendu Guerre et Paix à la place. J’ai bien avancé, j’en suis à la page 10. Lorsque Anna Pavlovna rassure le prince sur son état de santé. Ça m’a rappelé qu’il fallait que je prenne des nouvelles de ma tante Hortense. Elle ne s’appelle pas ainsi, mais elle m’exaspère tellement que c’est ma vengeance. Elle a perdu la tête et se croît dans les années quarante. Au moment où les Américains se sont installés à Villefranche et qu’elle court sur le ponton leur apporter du courrier. En réalité, elle bossait pour un bordel qui envoyait de petits mots doux pour attirer le chaland.

Pour une fois, j’ai pris tout mon temps pour déguster mon somptueux repas. Coquillettes sans beurre, mais avec fromage. De la Vache qui Rit, c’est tout ce qui nous reste.

- Tu vas être en retard !

- Y a pas le feu, puis j’ai pas eu mon verre de vin.

- Tiens, voilà ta boisson et ta tenue de vélo avec.

Elle m’a servi un fond de verre et jeter mes affaires sur le canapé. Comme je faisais le malin à déguster le délicieux nectar, elle a attrapé le verre et l’a vidé dans l’évier.

- C’est l’heure… je veux pas passer pour quelqu’un qui ne tient pas parole auprès d’Héloïse et du voisin du dessus !

J’ai rétorqué que je ne voulais pas passer la soirée en compagnie des miliciens à quoi elle a répondu que si je continue, c’est elle qui va aller passer la soirée ailleurs. J’ai bien essayé d’en savoir plus sur la question, mais tout ce que j’ai réussi à obtenir, c’est des yeux au ciel et une sorte de prière adressée à une divinité quelconque.

J’ai fini par enfourcher mon vélo direction les berges de Seine, mais côté Ile-Saint-Denis. De la maison, il y en a pour quoi ? Dix minutes, en respectant les feux, ce que je ne fais jamais. Quatre minutes trente plus tard, je suis face au 78. C’est l’entrée du parc, par l’espace vert et à part un portail, fermé qui plus est depuis une quinzaine et une étendu d’herbe y pas grand-chose d’autre. Histoire de voir, j’ai appelé discrètement « Monsieur Issam ! ». C’est le prénom qui était ajouté sous l’adresse. Puis j’ai essayé « Madame Issam ! » au cas où se serait un prénom de femme. J’ai regardé autour de moi, comme le ferait un agent secret, planqué derrière un tilleul. J’ai haussé le ton sans plus de résultats.

Je suis rentré un quart d’heure plus tard pour présenter le bilan de mes recherches au comité d’action constitué de ma voisine, du fou au-dessus et de ma femme. Content de mon échec et pressé d’aller de me coucher. Le « On ne peut pas en rester là, m’a gâché la nuit ! »

Jour 12

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23 mars 2020

Chronique d’un enfermement : jour 10

Chronique d’un enfermement

Où la fiction montre comment le héros finit nu dans le canal Saint-Denis.

accès début (jour3)

 enfermement coul

Installé sur mon balcon, j’attendais que mon bol de café brûlant refroidisse. Mon attention passait des cyclamens au rosier, puis des narcisses à la lavande pour s’évanouir dans une rêverie éveillée. Le voisin du dessus fit une apparition rapide. J’attendais qu’il en appelle au « quelqu’un » erratique meublant son esprit délirant. Il ne prononça pas un mot. Oubliant le crieur silencieux, je concentrais mon attention sur le rouge-gorge qui piaillait à tue-tête. Il était posé sur la branche d’un bouleau. Mon café avait suffisamment refroidi pour que je le porte à mes lèvres, mais il n’arriva pas à destination.

- Elle est là !

L’autre abruti du dessus n’avait nullement regagné son antre et sa voix de stentor me fit sursauter, envoyant le contenu de mon bol directement sur le carrelage. J’étais sur le point de lui expliquer ce que je pensais de lui lorsqu’une autre voix, féminine cette fois, compléta la première intervention.

- En effet, je suis bien là, comment allez-vous ?

- Très bien coupa le voisin du dessus avant que ma première syllabe se soit raccordée à un deuxième pour former un début de mot.

- Je…

- Le petit Grégoire supporte-t-il avec vaillance son intervention ?

Mais alors, le bougre est donc capable de produire des phrases qui aient un sens. Plongé dans mes réflexions sur la nature de la folie, j’avais perdu le fil de la discussion. Il fallut un rappel à l’ordre adressé avec force de l’étage supérieur.

- Il ne vous entend pas, il est dans ses pensées ! Hé ho ! Voisin !

- Pardon, oui, excusez-moi, je réfléchissais à… et là, ma pensée stoppa tout net sa progression,  encombrée qu’elle était dans un méandre de neurones qui devait avoir disjonctés.

- La jeune dame veut savoir si vous avez lu la lettre ?

Deuxième blocage des neurones. Comment pouvait-elle savoir ce que j’étais le seul à connaître. Là-dessus, une deuxième voix féminine, dans mon dos cette fois, se fit entendre.

- Je crois qu’il ne s’en est pas occupé, elle est en boule sur son bureau, précisa ma femme déboulant avec le séchoir pour l’installer sur le balcon.

J’avais occulté une informatrice essentielle, celle qui partageait ma vie.

- Va la chercher et dit-nous ce qu’elle raconte.

Je m’exécute avec une rapidité modeste pour me donner un peu de temps afin de rassembler la série des évènements dans un tout cohérent. Sur le chemin du retour, la lettre à la main, je commence à tenter de la déchiffrer, oubliant qu’arrive à ma rencontre la table basse. Un violent coup dans le tibia me rappelle sa présence.

- Tu peux pas faire attention… il est maladroit, deux mains gauches, pour le cas présent, ce serait plutôt deux pieds gauches.

Cette deuxième partie de l’intervention prenait à témoin les spectateurs extérieurs à l’appartement.

- Alors elle dit quoi la lettre ?

- Elle dit qu’elle est écrite en arabe et que je ne parle pas l’arabe.

- Regarde au dos, y a quelque chose de griffonnée.

- C’est une adresse, le 78 quai de la Marine… Et vous savez tous qui m’a remis cette lettre ?

Un oui unanime fait écho à ma question. Les informations circulent vraiment très vite dans le quartier restreint à nos trois appartements.

- Faut aller la porter à son destinataire, c’est très important. Ce serait rendre un dernier service à un pauvre homme séquestré dans les cellules de l’Etat et, qui sera mort sous peu à cause de l’épidémie.

- C’est un devoir civique, ajouta ma femme que je ne savais pas si engagée dans un mouvement de protestation dépassant le cadre de nos rapports conjugaux.

Et l’autre du dessus d’en rajouter une couche « Est-ce qu’il y a quelqu’un d’humain dehors ! » Sur cette intervention sibylline, il disparut.

- Tu dois y aller !

- Votre femme à raison.

- On est confiné.

- Tu n’as qu’à prendre ton vélo, tu as droit à une sortie par jour pour l’exercice physique.

J’ai protesté pour la forme, mais devant l’instante majorité, qui plus est féminine, j’ai cédé.

- J’irai demain, pas avant !

Enfin quoi, qui c’est l’homme !

Jour 11

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